Plaie Back de Laurence Gaillard
1 Il pleut.
Je sais comment ça a débuté, je sais pourquoi.
Sans y prendre garde, sans y songer vraiment, j’ai commencé par les petites peaux, juste au-dessus de l’ongle, sur cette partie un peu bombée, d’un rose plus prononcé que le reste de la phalange. Je les ai mangées. Puis le coin des ongles, un peu plus dur. Les ongles comme un parcours naturel, que je mâchouille longuement, pour les attendrir, comme une viande, en mordillant, en suçotant, avant de les avaler, ces foutues rognures.
Lorsque je tire, entre les dents de devant, les petits brins de peaux au dessus de l’ongle, en tirant vers l’ongle, je ressens une piqure, de puce, de moustique mais en arrachant vers le poignet, la douleur, est vive, tonique, un rappel au corps, persistant. J’avais la méthode, j’avais choisie celle du poignet.
Lorsque le sang perle, le bout de ma langue le cueille. Je connais par cœur le gout de mon sang, mon millésime intime, c’est un gout de métal, de fer blanc, parfois de rouille, suret, suave.
Je me suis un peu laissé aller ces derniers temps, à cause, à cause de tout ça. Mes lèvres ont gercé, une aubaine, j’ai mangé chaque plaque, doucement avec une sorte de jouissance, de puissance, j’ai adoré ce que j’avalais, d’autant plus, que les peaux avec une régularité de métronome repoussaient, enfin, au début.
J’ai dû faire une pause car mes lèvres à présent meurtries ont éclaté un jour, parce que j’ai souri, je ne sais plus pourquoi, ça faisait longtemps que je n’avais pas souri. Mes lèvres ont lâché, par surprise sans que j’aie le temps de tout nettoyer par de vigoureux coups de langue. Je les ai laissées au repos, mais en attendant, en manque, je me suis attaquée à l’intérieur de mes joues.
La chair est douce et tendre dans cette cave de moiteur mais la cicatrisation est longue, longue mais délicieusement douloureuse.
Si j’avais un microscope, lorsque j’arrache les petites peaux sur mes phalanges, après une vraie toilette de chat, j’apercevrais des cratères, des vallées profondes, tout un petit monde de falaises roses, à explorer.
Pourquoi décide-t-on de se manger ?
Il pleut aujourd’hui encore, comme il pleuvait ce jour là : des cordes à se pendre.
Sans nager dans le bonheur, je n’étais pas malheureuse.
Je me souviens que faute de places, je m’étais garée assez loin de l’entrée du supermarché et qu’entre la voiture et les portes coulissantes, j’avais été copieusement arrosée. J’avais la tignasse filasse, trempée, qui goutait. Le ciel etait bas et sombre, le ciel était noir.
Je poussais comme chaque semaine, un caddie qui comme à l’ordinaire partait vers la droite ou vers la gauche mais jamais tout droit.
J’étais sous les néons froids, rayon fruits & légumes, dans la marée humaine, fermée, se donnant une contenance, la liste à ramener sur le smartphone, scannant ici ou là un code barre, pour qui, pourquoi ?
J’allais peut-être peser mes carottes, j’achète toujours des carottes, quand je l’ai vu. Le rayon alcools jouxtait celui des fruits & légumes.
Je l’ai reconnu tout de suite, malgré les années, passées, perdues.
Sans cérémonie, j’ai abandonné mes courses et mon caddie, je me suis enfuie, presque en courant.
Tremblante, encore mouillée, hors d’haleine, assise sur le siège de mon auto, les deux mots sont revenus, ceux que je récitais alors dans ma tête : PLAIE BACK.
Si seulement la salope qui m’a mise au monde, ne m’avait pas expulsée d’une idéale : non existence.
2
-Allô Marco ? C’est Paul, ça te dit de venir voir le match samedi ? J’ai demandé à Julien et Hortense aussi, on pourrait se commander des pizzas ? Oui oui moi ça va, j’ai du boulot en ce moment, et toi ? Je la connais ? Essaye de la garder un peu plus longtemps que l’autre, je ne me rappelle plus son prénom, elle était sympa l’autre, la nouvelle ? Lou ? Encore une jeunette ! Invite-la si tu veux ? Ok c’est toi qui vois. Non rien de neuf, si attends, l’autre jour j’allais rendre visite à Tante Jeanne, oui elle est toujours vaillante, tout d’un coup l’ascenseur s’est bloqué entre deux étages, plus de lumière, rien, le silence. Une femme était entrée dans la cage, d’ascenseur, avec moi. J’ai entendu sa respiration s’accélérer, j’ai essayé de la rassurer, moi-même je n’en menais pas large. Peut-être qu’elle a senti ma propre panique, je ne sais pas, mais elle a commencé à tambouriner de toutes ses forces contre les parois métallique de la porte, elle hurlait, c’était un cauchemar, j’te jure, c’était affreux. L’incident a duré quoi ? Une minute ou deux ? L’ascenseur s’est ébranlé, la lumière s’est rallumée, la femme était assise par terre, tu aurais vu son visage… Je lui ai pris le bras pour la relever elle a gémi, son poignet avait déjà doublé de volume. Oui oui attends. Je ne pouvais pas la laisser comme ça, sa voiture était au parking mais je ne pouvais pas l’imaginer au volant. Du coup de je l’ai conduite aux urgences. Un taxi, oui j’aurais pu, tu as raison. Non non, elle n’est pas canon, une femme complètement ordinaire, mais je ne sais pas, sa crise de panique m’a drôlement secoué, elle frappait si fort. Après ? Rien, elle n’a pas voulu que j’attende.
Je l’ai aidé à sortir ses papiers de son sac à main, son poignet était vraiment dans un sale état, elle habite l’immeuble de Tante Jeanne, elle s’appelle Rose Salomon. T’es trop con quand tu t’y mets, obsédé ! À samedi alors ? Bye.
3
J’ai le poignet cassé, le plâtre est lourd et froid, j’ai attendu trois heures aux urgences et puis je me suis évanouie. Ma tension est basse et je suis anémiée, qu’ils aillent au diable, je les déteste tous, toutes ces blouses blanches qui vous regardent comme un animal en cage. Je me méfie d’eux. Je suis dans mon personnage de la femme normale, comme un président normal, sur moi aussi il pleut tout le temps.
J’ai trois doigts infectés, ceux là je ne veux pas les manger, je les grignoterai quand ils auront pris le temps de sécher, je suis patiente, et il m’en reste.
J’ai fait peur au jeune homme dans la prison noire, de la cage d’ascenseur, il a eu peur, je ne voulais pas lui faire peur, l’effroi m’a submergé, je ne pouvais pas lutter. Tout revient par vagues, tout remonte, comme un cadavre dans l’eau, un cadavre gonflé, qui pue et qui flotte, qui remue dans les remous du courant, comme un être toujours vivant, tout remonte depuis le supermarché. Je ne vais plus travailler.
4
Oui Marco, ça va ? Quoi Lou ? Elle t’a largué ? Alors pourquoi tu chouines ? Voilà ce que c’est de prendre des gamines, après il faut assurer ! Répète un peu ? Elle t’a dit que t’étais genre à acheter des gâteaux marbrés rien que pour dire que ceux de ta maman étaient meilleurs ? Qu’il était temps que tu grandisses un peu ? Il faut vraiment que tu me la présentes ! Ta mère n’a jamais fait de gâteaux marbrés, si ? C’était des roulés à la confiture, oui c’est vrai je m’en souviens malheureusement !
Moi? Bien, tu sais d’habitude je rends visite à tante Jeanne quatre ou cinq fois par an, en ce moment je n’arrête pas d’y aller, je sais c’est idiot, j’aimerais la croiser, voir comment elle va. J’ai longuement questionné tante Jeanne, elle n’a jamais vue Rose Salomon, mais trop contente que je lui parle enfin d’une femme, je la soupçonne de penser que je suis gay, elle m’a dit qu’elle allait faire plus attention, elle est sur le coup, toute guillerette. C’est une occupation, elle n’en n’a pas tant.
La prochaine fois je lui apporterai une religieuse au café, en échange de ses infos. Une religieuse ou un gâteau marbré ! Non non c’est juste que j’ai envie de savoir comment elle va, c’est tout, figure-toi que tout ne se passe pas toujours sous la ceinture ! Oui c’est ça, salut !
5
Les deux tâches aussi sont revenues, en cortège, une dernière charrette, de ma terreur. Je sais qu’elles ne sont plus là, j’ai changé d’adresse, j’ai changé de matelas, pourtant elles sont là, je le sais au fond de moi, elles ont toujours été là depuis le début. Le début de la fin. Je ris, jaune.
Une vieille dame qui habite l’immeuble m’a invitée à prendre un café chez elle demain, j’ai refusé poliment, mais elle a tellement insisté que je n’ai eu d’autre choix que d’accepter.
J’ai peur de dire n’importe quoi, une phrase inadaptée. J’ai peur de montrer vraiment ce que je suis devenue.
J’oscille dans la journée entre fusion froide et combustion spontanée, mon corps m’encombre, j’aimerais beaucoup attacher mon psychisme comme un chien à une laisse, que je tiendrai fermement, serrée.
Si durant ces dernières années, j’ai vécu comme j’ai vécu, c'est-à-dire à peu près normalement, à présent tout glisse, ment, terrain de boue, qui dérape trop près des sentiments. J’ai un grain. Un grain de folie qui n’est ni une marque de snobisme ni une forme de légèreté, de joie.
J’ai changé de magasin et puis finalement je fais mes courses en ligne, et puis finalement je n’ai plus envie de manger, puisque je n’ai pas faim. Je n’ai plus envie de sortir non plus.
Pourtant les arbres et les oiseaux me manquent, pas les gens, oh non pas les gens.
Aujourd’hui il fait beau, une journée d’automne qui ressemble au printemps. De ma fenêtre je vois un petit oiseau sur le fil électrique. Dieu qu’il est agité, sa petite queue de plumes gigote dans tous les sens, son cœur doit battre la chamade. Sans doute doit-il danser ainsi pour garder l’équilibre ? Je ne sais pas. Je le regarde comme je regarde un film, court, car je sais qu’il ne va pas rester, qu’il va s’envoler. Je vois du noir, je vois du noir partout, mais son plumage possède aussi des nuances de jaunes, de verts. Quelle auteure de roman avait choisi ce petit oiseau pour sa couverture ? Je ne m’en souviens plus. D’ailleurs ça n’a pas d’importance. D’ailleurs qu’est ce qui est important ? Vraiment ? Je ne sais plus répondre à cette question à présent.
La perle noire, onyx profond, l’œil du petit oiseau me regarde, je ne l’ai pas quitté et puis il s’est soudainement envolé.
Pourquoi son départ, que je pressentais, me rend-il si triste soudainement ?
6
Paul ?
Qui veux-tu que ce soit quand tu composes mon numéro !
Euh ouais c’est pas faux, dis donc, comment tu as trouvé Lou l’autre jour, au restaurant ?
J’ai trouvé qu’avec une silhouette aussi parfaite, elle avait pourtant un sacré coup de fourchette, sans oublier une bonne descente.
Elle est canon hein ? Je ne fais pas trop vieux près d’elle, je n’ai pas envie qu’on me prenne pour son père, je n’ai pas envie du tout ! Elle me bouffe toute mon énergie, j’adore, mais sur la durée, j’espère tenir, si elle ne me largue pas avant, l’essoufflement. Tu ne dis rien ?
Il faut pour que je te réponde que je puisse en placer une ! J’ai l’impression d’avoir avec toi, une conversation de fille… « Alors comment tu le trouves mon nouveau mec, il assure comme une bête, hein, t’es jalouse au moins ? »
Arrête !
Lou est une jeune femme formidable, elle est belle, elle sait ce qu’elle veut, elle a de l’humour, c’est une fille très attachante, c’est pour ça que je ne comprends pas ce qu’elle fait avec toi ! Ce serait bien que tu la gardes un peu, que tu la ménages, elle n’est peut-être pas aussi solide qu’elle le laisse paraître, fais attention à elle.
Je crois que je suis en train de tomber amoureux Paul, tu sais les femmes, je pratique, je consomme et au revoir, là c’est différent, je suis comme un ado avec elle, j’ai peur de la perdre, je suis jaloux, ça me tue. Et toi, toujours rien à l’horizon ?
Moi ? Je crois que je suis prêt à tomber amoureux aussi, je crois que ce serait bien, j’en ai marre de la ville, je me vois bien à la campagne, pas trop loin de la mer. J’aspire à voir grandir mes gosses, dans un environnement sain, tu vois, mais avant…
Mais avant il faut dénicher la femelle…
Comme c’est joliment dit
Et l’hystérique de l’ascenseur ? Tu l’as oublié ?
Non, je passe demain chez tante Jeanne.
Pourquoi tu ne vas pas directement toquer à sa porte ? Tu lui demandes comment va sa jambe ?
Son poignet !
Oui bon, tu lui demandes comment elle va, tu enchaines avec les problèmes récurrents d’ascenseur, tu en rajoutes, tu lui dis que tu as vu le film de ta vie défiler dans le noir, que depuis t’es claustrophobe, que vous auriez pu y rester tous les deux, bref, si après ce déballage, tu n’es pas dans l’appart, tu l’invites à diner si elle sourit, si ses lèvres forment un sens interdit, tu l’invites simplement à déjeuner, si les commissures vont vers le sol, tu l’invites à prendre le thé et un petit gâteau chez la mère Piron.
J’ai oublié de souhaiter bonne chance à Lou l’autre soir, parce qu’être avec toi Marco, ça doit vraiment pas être de la tarte, de chez Piron ou pas !
Tu me remercieras plus tard, sale petit ingrat ! On peut passer avec Lou vendredi soir ? Prendre un verre ?
Et pourquoi pas chez toi ?
Parce que Lou t’aime bien, qu’elle veut voir ton appart et que tu prépares bien des petits trucs de filles pour l’apéro !
Tu m’énerves !
Tu m’aimes hein ?
Ben ouais, c’est ça le pire, à vendredi.
20h ?
20 h !
7
L’oiseau m’a replongée dans mon enfance, ma petite enfance, le temps trop court, trop provisoire, de l’innocence. C’était le temps où je n’avais conscience de mon corps que lorsque je me blessais, que je tombais, que j’avais faim ou soif, le temps idéal d’une vie réelle qui n’est qu’un rêve en mouvement, où rien ne semble irrévocable. Un espace de découvertes sans grandes déconvenues, sans grandes douleurs.
Lorsque j’étais petite, l’été à la campagne, j’allais m’allonger sur les talus chauffés par le soleil. Je grimpais, trouvais un endroit assez plat pour m’allonger sur le dos et puis je regardais le ciel, les nuages, les petits oiseaux qui passent. Sur le côté, j’observais les insectes, les fourmis, les petites bestioles, je me sentais bien. J’étais seule mais cela ne me dérangeais pas, j’avais l’habitude. Souvent je m’endormais, profondément, jusqu’à ce qu’un vieux tracteur me réveille, avec un parfum de gitane maïs dans son sillage, il n’y avait pas de cabines fermées à ce moment-là sur les vieux Ferguson. J’étais comme enveloppée dans les odeurs d’herbes sèches, de terre chaude, j’étais si bien là.
Mais on ne peut pas refaire le chemin à l’envers, juste essayer de ne pas oublier ces bulles d’apaisement, de ne pas effacer, ces traces de quiétude.
J’ai trouvé une fine tige métallique avec au bout un bec de perroquet, une aiguille à crochet. Je n’ai jamais fait de crochet, l’aiguille devait appartenir à la salope qui m’a pondue.
Avec je me gratte sous le plâtre, je creuse une galerie. Je saigne et méticuleusement rapporte, sang coagulé miettes de plâtre et de tulle vers mon avant bras. Alors je happe, j’avale. Le goût est étrange, un peu sucré mais la texture crayeuse sur la dent, est appréciée.
Avant d’acheter à nouveau de la nourriture, j’ai décidé de manger tout ce qu’il me reste dans mes placards, mon frigo, mon congélateur. Les opercules de mes yaourts sont gonflés, ils sont périmés mais je vais malgré tout les manger, je ne veux pas sortir. Je mange assez pour vivre. C’est peut-être encore trop…
J’aurais dû le tuer à l’époque, j’ai été lâche, j’ai cru que je pourrais avoir un avenir et oublier. Je n’ai eu qu’un sursis.
8
Paul ?
Oui
C’est Lou
Salut, tu vas bien ?
Non
Marco ?
Il m’a demandée en mariage
Silence.
Tu vois, toi aussi…
Écoute, je trouve sa décision un peu prématurée mais il est sincèrement amoureux de toi, je ne sais pas trop quoi te dire.
Le problème est que je ne l’aime pas assez pour imaginer un avenir avec lui.
Tu devrais peut-être en discuter avec lui.
Pour tout dire je suis amoureuse de quelqu’un d’autre.
Je crois vraiment que tu devrais en discuter avec lui.
C’est avec toi que j’en parle
Marco est mon meilleur ami, le seul.
Je sais.
Laisse-lui une chance, ton soudain coup de cœur n’est peut-être qu’une passade, parce que tu as peur de l’avenir qu’il te propose ?
Paul ?
Oui
Tu n’as pas une idée de mon récent coup de cœur, comme tu dis ?
Je devrais ?
Oui
Silence… écoute Lou je dois partir bosser là, je suis déjà en retard.
Ok
Ok
Je repose mon téléphone…
Merde, je n’avais pas besoin de ça ! Je me rends compte que je me suis remis à me ronger les ongles.
9
Il faut que je fasse les choses bien Madame Piron, j’ai invité Paul, vous savez mon neveu un peu coincé, je vous en ai déjà parlé. Vous l'avez déjà vu petit avec Marco.
Le gay ?
Oui enfin, j’en suis moins sûre à présent. Pardon madame, oui oui passez avant moi, j’ai le temps je suis à la retraite et puis j’ai à discuter avec Madame Piron.
Elle en a mis du temps à choisir son éclair, à croire qu’elle voulait entendre la suite de notre conversation, les gens ne sont pas gênés !
Alors Jeanne ?
Oui donc il y a quelques semaines, je vous ai raconté qu’il s’est trouvé coincé avec une locataire de la résidence, dans l’ascenseur.
Oui comme dans les séries romantiques.
Voilà ! Elle a eu une crise de panique, connaissant mon petit Paul, il ne devait pas en mener large non plus. Il l’a même conduite aux urgences, il ne l’a pas attendue mais quand même, depuis il m’a posé des questions sur elle, alors qu’il ne m’avait jamais parlé d’une femme avant.
Il est peut-être bi ? C’est la mode Jeanne, j’en vois défiler dans ma boulangerie des drôles de couples, un jour ils viennent à deux, deux croissants, le lendemain ils sont à trois, une grosse brioche aux raisins, non mais je vous jure, il faut suivre, sans parler des gosses et…
Oui oui Madame Piron mais revenons à mon histoire, donc ce que j’ai fait pour accélérer un peu les choses, car s’il fallait compter sur Paul, je serais déjà dans le trou avant qu’il se décide, j’ai coincé la femme avec son plâtre et je l’ai invitée à venir prendre un café.
Je l’ai trouvé beaucoup trop vieille pour lui.
C’est une belle femme ?
Pas du tout, plutôt un physique à faire de la radio, plus que du cinéma (gloussements)
Ohhh quand même Jeanne…Je vous ai dit que l’autre jour, un client est arrivé sans nez ? Un cancer certainement, l’apprenti l’avait déjà vu, c’est choquant quand même de se promener comme ça, Michael Jackson il l’appelle le nouveau petit jeune, il n’a pas sa langue dans sa poche celui-là.
Oui enfin elle a quand même un certain charme si elle s’arrangeait un peu. J’ai eu du mal mais elle a fini par accepter, du coup j’ai aussi invité Paul, pour qu’ils se rencontrent.
Quel traquenard, vous devriez monter une agence matrimoniale Jeanne.
Pensez-vous ! Donc en prévision je viens vous commander un plateau de mignardises pour demain.
Un assortiment ?
Oui avec des macarons au citron
J’en aurais mis, je connais ma clientèle ! Madame Pichon se rengorge.
Je sais bien, depuis le temps. A demain alors, trois personnes attendent derrière Jeanne, silencieux et dociles.
Madame Pichon soudain maussade lance à la ronde, sans regarder précisément le prochain client: qu’est-ce qui vous faut ?
10
Le petit oiseau est revenu se poser sur le fil derrière la fenêtre. Est-ce le même ? J’ai envie d’y croire, j’ai envie de croire que le petit oiseau est revenu me voir. Il faut que j’aille me laver, il faut que je me récure car je pue la viande avariée. S’il ne tenait qu’à moi… Mais je suis invitée chez la voisine, je ne sais pas pourquoi, a-t-elle eu pitié de moi la vieille dame ? J’irai prendre un thé ou un café. Je vais me maquiller un peu et sourire un peu, pas trop, sinon c’est louche. Pour ne pas m’évanouir, j’ai ouvert une vieille boite de haricots verts qui trainait dans un placard, depuis trois jours, je les grignote, sans entrain.
Je ne veux pas arriver les mains vides, ça ne se fait pas. Je vais filer ventre à terre, lui acheter des douceurs à la pâtisserie.
Cette nuit je n’ai presque pas fermé l’œil, j’ai longuement écouté les bruits des canalisations, la vie des voisins au dessus, l’immeuble qui a sa propre vie, ses cliquetis. D’ordinaire ça m’apaise mais là tout m’agressait, les raclements de chaises, les chaussures à talons, cette tension a rendu ma nuit impossible, sans compter les souvenirs.
Je suis tout à fait consciente que je suis en train de glisser, pourtant je n’arrive pas à me reprendre car je ne sais pas si j’ai besoin de continuer à exister. Lorsque je pourrais répondre à cette question tout sera enfin limpide et facile, je serai dans l’action.
Ce matin j’avais sur les draps des petites taches sombres, des taches de sang, les doigts à vif, plus de petites peaux, la douleur.
11
Bonjour Madame Piron, je vais prendre une religieuse au café et des macarons au citron.
Bonjour… Religieuse et macarons au citron, vous ne seriez pas le petit Paul ?
Oui, je viens rendre visite à ma tante.
Vous veniez de temps en temps l’été m’acheter des bonbons avec Marco, vous vous souvenez ?
Euh vaguement, c’est loin.
Oui qui a envie de se souvenir de la vieille boulangère, (air pincé) vous avez raison, et Marco, toujours pas marié ?
Toujours pas (soupir) (Paul reprend tout d’un coup dans le plexus, sa conversation avec Lou)
Pour vous aussi ça arrivera, il ne faut pas désespérer. Aujourd’hui il faut tout tester dans la vie avant de se caser hein ? Moi je m’y suis faite à la jeunesse, vous pensez, question clientèle, ils dépensent… Si je vous racontais ce que je vois défiler dans ma boutique, enfin vous devez en avoir une idée, je suis bête ! (gloussements entendus) Madame Piron attend une approbation qui ne vient pas. Jeanne a aussi commandé des gâteaux, il vaut mieux en avoir plus que pas assez hein ? Hochement timide derrière le comptoir. Allez filez, ou Jeanne va vous gronder.
L’apprenti : c’est sûr Madame Piron, il est gay.
Comment vous savez ça vous ?
Son polo
Quoi son polo ?
Rose !
Oui c’est vrai qu’il était rose son polo, il est poli et timide, je crois aussi qu’il est gay, Jeanne va être effondrée, enfin vous ne vous êtes pas regardé vous, avec votre pantalon qui tombe sur vos fesses, je vois votre culotte, non mais c’est du propre dans mon magasin, vous allez me faire fuir la clientèle (Madame Piron s’énerve toute seule) et vous n’avez rien à faire ? Disparaissez !
Une femme avec les lèvres gonflées à l’hélium entre dans la pâtisserie
Oh Madame Pincemin, je vous ai mis du pain sec de côté, aux céréales, pour le lapin nain de votre petite fille.
Madame Pincemin fait le tour de la vitrine aux gâteaux, ses yeux sont près à sortir de leurs orbites, mais Madame Pincemin a déjà subi une liposuccion et préfère ne pas repasser sur la table une seconde fois.
Une demi baguette Madame Piron et merci pour le pain, au revoir
(L’apprenti en stand by derrière, arrive sautillant comme un diable sur ressorts)
Je suis sûr qu’elle va vous le bouffer votre pain sec, elle est morte de faim cette bonne femme! (Elle est bonne, même si c’est une vieille moi aussi je suis mort de faim ! le jeune sourit rêveur)
C’est la dernière fois que je vous le dis, retournez bosser !
J’suis pas un esclave non plus j’ai le droit à une pause de temps en temps, c’est relou de bosser tout l’temps wo !
(Dans la tête de Madame Piron, ça m’apprendra à prendre des gamins de banlieue, encore heureux qu’il ne tape pas dans la caisse, juste dans les bonbons : un gosse !)
12
C’était un Chardonnet, un Chardonnet le petit oiseau sur la couverture du roman, ça m’est revenu d’un coup, rien à voir avec celui qui me rend visite sur le fil. Je suis nerveuse, j’ai tellement mangé mon plâtre de l’intérieur, qu’il est devenu trop mince, il se balance sur mon avant bras, d’un coup sec vers mes doigts je crois que je pourrais l’enlever, mais je le garde encore un peu. Je ne retournerai pas à l’hôpital, je sais trop bien ce que les blouses en penseraient, sans rien me dire, elles noteraient des choses sur une feuille, évitant soigneusement mon regard. Non j’enlèverai très bien ce qu’il restera de plâtre. J’ai pris un cake à la boulangerie, un cake aux fruits confits, je lui dirais pour plus tard, à la voisine, au moins je n’aurais pas à le gouter. Je suis propre, j’ai noué mes cheveux avec une pince, avant je savais faire un chignon, aujourd’hui c’est au dessus de mes forces. Me laver m’a épuisée, j’ai maigri, je ne m’en étais pas rendue compte, je nage en apnée dans des vêtements trop grands, les coutures qui me frottent la peau m’agressent. J’aimerais restée en pyjama pilou. J’ai mis un jeans, pour qu’il tienne j’ai fait un nouveau cran dans ma ceinture en cuir, avec un clou rouillé, qui tenait un de mes cadres. Une longue chemise en lin et un gilet en laine feront illusion, j’espère.
J’ai mis un peu de rouge à lèvres, deux minutes plus tard, je l’avais mangé. Je me suis parfumée, me parfumer m’a fait plaisir, ces notes fraiches acidulées m’ont fait sourire, un retour à la vie sociale, une petite escapade, d’une heure au plus.
13
Bonjour Tante Jeanne, j’ai fait un effort, regarde, je t’ai apporté un peu de gourmandise.
Tu n’aurais pas dû faire de frais pour moi voyons, surtout que j’en ai pris aussi. C’est l’emballage de chez Piron ? Tu ne l’avais pas vu depuis longtemps hein ? Viens que je te fasse une grosse bise pour la peine.
C’est vrai que ça fait un bon moment que je n’avais pas fait un tour là-bas, elle m’a reconnu, c’est fou, elle se souvenait même de Marco. Toujours aussi pipelette. Pourquoi as-tu disposé trois tasses ? Tu attends quelqu’un ? Une de tes amies ?
Ahh on frappe, pile à l’heure, c’est un bon point, Paul, sois mignon, va appuyer sur le bouton de la cafetière électrique, tu vois lequel c’est ?
Oui tante Jeanne, il n’y en a qu’un !
Bonjour Madame, me voilà, j’ai pris un cake, euh pour vous, pour plus tard, enfin, oui…
Entrez Rose voyons, ne restez pas sur le palier, faites comme chez vous, d’ailleurs nous avons peut-être le même appartement ?
Oui c’est vrai madame, ils sont identiques.
Allons allons, appelez-moi Jeanne.
(La vieille dame collectionne les sulfures, dans un petit meuble vitrine pour ne pas qu’ils prennent la poussière)
Oui, d’accord Jeanne (il y a trois tasses sur la table basse, je me sens mal, je me sens mal, j’ai la nausée, un gout de bile et de haricots en boite acides remontent dans mon œsophage)
Ah voilà Paul, mon neveu, vous vous êtes déjà rencontrés je crois, drôle de rencontre dans l’ascenseur, ah ah, enfin ce n’est pas drôle au fond, votre poignet va mieux ?
(Je suis endormie, si je ferme les yeux et les ouvre tout de suite après, je serai dans mon lit, je serai dans mon lit et pas en face du jeune homme dans l’ascenseur, celui-là même qui m’a conduit aux urgences)
Euh… Bonjour (silence) le monde est petit. (Quelle idiote)
Oui n’est-ce pas ? J’ignorais que vous seriez là, c’est une surprise.
(Quelle femme étrange, elle a fermé les yeux très forts et puis l’instant d’après elle me dévisageait si intensément)
Jeanne (j’ai cru que Rose allait s’évanouir en voyant Paul débarquer, j’aurais peut-être du lui dire au fond, que je l’avais invité, elle a l’air drôlement sensible, enfin elle s’est arrangée un peu, elle fait moins vieille que l’autre jour)
14
Le canapé à fleurs m’a absorbée, je m’enfonce comme on se noie.
-Je suis en train de faire passer un café, Rose, mais vous préférez peut-être un thé ? Tu as du thé, tante Jeanne ?
-Un café c’est très bien, un café.
- Mets-toi sur le fauteuil Paul, pendant que je vais chercher le café, je vais servir.
Paul, Paul me regarde à la dérobée et puis fait semblant de découvrir pour la première fois l’intérieur de l’appartement de sa tante. Nous ressemblons à deux gamins timides.
-Votre poignet va mieux ?
-oui, je ne vais pas tarder à enlever, enfin, je vais bientôt aller le retirer.
-J’ai regretté de ne pas vous avoir attendu aux urgences.
-Mais non enfin c’est déjà très gentil de m’avoir accompagnée.
-Vous avez attendu longtemps ?
-Quelques heures, c’est normal, je n’étais pas une priorité.
-Vous êtes rentrée comment ? Je veux dire ça a été, pour rentrer ?
-J’ai appelé un taxi. Je, je voulais vous dire…
-Oui Rose ?
Quand il prononce mon prénom, le son de sa voix, baisse d’un ton, il me regarde dans les yeux, comme une sonde, c’est troublant, je suis mal à l’aise, je suis moite, je n’aime pas être moite.
-Pour l’ascenseur, je voulais…
Jeanne est dans l’encadrement de la cuisine, au mur il y un cadre porte-clefs, avec un paysage de montagne surcolorisé et des petits crochets dessous, pour accrocher trois clefs.
-Allons les enfants, attention j’arrive avec mon grand plateau et les gâteaux.
(Paul m’adresse un petit hochement d’épaules, comme s’il était désolé.)
Regardez moi ça comme je suis gâtée, ce n’est pourtant pas ma fête.
(quand je vais raconter ça à Piron, je n’ai jamais vu mon petit Paul regarder une femme comme ça, elle a l’air d’être un peu coincée, un peu bizarre cette petite Rose, mais j’ai l’impression que c’est une femme douce, au moins elle peut faire l’effort de s’arranger, je vois qu’elle est propre sur elle, sauf qu’elle est maigre comme un clou, les femmes d’aujourd’hui…)
Prenez un ou deux macarons sur votre assiette, comme votre cake, ils viennent de chez Mme Piron. On n’en fait qu’une bouchée, surtout ceux au citron.
Un petit carillon sonne quelque part.
-Merci, un café ça ira très bien.
-Je vais découper votre cake alors ?
-Ah non, ma voix file vers les aigus, euh le cake c’est pour vous, pour plus tard.
-Allons allons, un macaron au moins, ou vous allez me vexer, vous n’avez pas besoin d’être au régime, ça ne sert qu’à nous détraquer tout ça, croyez-moi ! Dis-lui Paul !
Paul me sourit, il a une belle bouche, de jolies dents.
-un macaron et vous aurez la paix.
J’obtempère en arrosant les petits morceaux de café pour les faire descendre.
Jeanne est un moulin à paroles, Jeanne parle du temps, du ciel, des gens, d’un monde qu’elle ne comprend plus. Son dentier du haut a du jeu, elle ne l’a pas collé, ou pas suffisamment et c’est comme une machine, un broyeur, un concasseur, qui engloutit mécaniquement tous les petits gâteaux à sa portée.
Paul a constamment les yeux rivés sur moi et j’ai peur qu’il devine, quelle femme je suis vraiment. Une femme qui devient folle ou qui l’est déjà. Pourquoi cela me préoccupe ?
Quand Jeanne s’échauffe sur les tags, sur celui de sa boite aux lettres, elle a des miettes jaunes qui constellent tout le pourtour de sa bouche.
-Enfin Rose, je ne comprends pas avec notre code à l’entrée, que des petits voyous trouvent le moyen de venir dégrader nos boites ! Et pour dessiner quoi ? Vous avez vu ?
(Je me sens rougir et hoche prudemment la tête.)
Un sexe masculin hideux avec trois poils ? Non mais franchement, même moi je serais capable d’en faire autant, hein Paul ?
-Je ne doute pas un seul instant que tu puisses faire preuve d’une aussi belle créativité.
Malgré moi je souris mes épaules s’affaissent un peu, je me détends.
-Mais c’est que toutes ces bêtises coûtent cher, heureusement Mme Piron va me prêter son produit, spécial pour ces peintures, on lui a déjà barbouillé toute sa vitrine. Quelle jeunesse… Je ne suis pas pour les châtiments corporels comme ils disent à la télé mais enfin y’a des gifles qui se perdent !
Je m’entends répondre: oui oui c’est vrai, et c’est moi qui me mettrais des gifles.
Paul hausse un sourcil, narquois.
Je leur suis reconnaissante de laisser la conversation loin des questions personnelles mais je sens bien qu’il faut que moi aussi je dise quelque chose… Alors j’évoque le petit oiseau, qui vient sur le fil et il n’en fallait pas plus pour que Jeanne s’exclame qu’il vient aussi lui rendre visite, elle a même acheté des boules de graisse.
Après ça, plus rien ne me vient. Je profite d’un court silence pour me lever comme un ressort et prendre congé.
Jeanne s’adresse à Paul:
-Raccompagne Rose.
Elle emploi un ton sec comme s’il était le dernier des empotés. Paul a rougi.
Je tente un trait d’humour.
-J’arriverai probablement à retrouver ma porte vous savez, ne vous dérangez pas.
Jeanne fronce les sourcils, Paul m’attend déjà près de la porte. Jeanne s’approche affichant un air satisfait et me dit à bientôt, telle une évidence.
-Tante Jeanne peut être un peu envahissante mais c’est une belle personne, je l’aime beaucoup.
-Oui elle a l’air de vous apprécier beaucoup aussi.
-Vous vouliez me dire quelque chose ?
Nous sommes devant ma porte, mon paillasson est miteux, comme le reste. Je ne veux pas qu’il entre, je ne veux pas qu’il voie la boite de haricots verts sur l’évier.
-oui, je voulais vous dire, enfin, je voulais m’excuser si je vous ai fait peur dans l’ascenseur, je ne voulais pas, c’était…
-Plus fort que vous.
-oui, et puis je ne vous ai pas dédommagé, pour votre temps, l’essence, pour m’avoir déposée aux urgences, il faut me dire combien je vous dois.
-oui je vais vous le dire. (Son regard est si joyeux) Nous serons quittes lorsque nous aurons pris un verre.
Je triture nerveusement mes clefs, les cliquetis résonnent dans le couloir d’une façon disproportionnée.
-Non c’est gentil mais je ne peux pas accepter.
-Je passe vous prendre ici même, samedi à 19 heures.
Sa main, sa main s’est avancée vers moi, sa main a voulu toucher mon bras, je me suis reculée contre, tout contre ma porte, j’ai ouvert la bouche, il avait déjà filé, alors j’ai enfin ouvert ma porte.
Assise sur mes toilettes, j’ai suivi un long moment des yeux, un insecte minuscule, une sorte de microscopique poisson argenté, avec des pattes, une forme de larme, de tatouage de prisonnier, une larme, pour une année, il cherchait dieu sait quoi sur le carrelage.
Je l’ai laissé faire, pourquoi interrompre sa quête ?
LG